Arthur Lamothe et les autres
http://www.ledevoir.com/2007/02/13/130936.html 2007/02/13
Par Simon Galiero, Cinéaste et coéditeur du magazine Hors Champ

Édition du journal Le Devoir mardi 13 février 2007


Dans les pages du Devoir, le 3 février dernier, Nathalie Gressin, l'épouse du cinéaste Arthur Lamothe, faisait état d'un certain mépris auquel sont confrontés les personnes âgées et les handicapés au sein de notre société.

L'expérience concrète vécue par M. Lamothe et Mme Gressin ne doit pas être négligée, d'autant plus que s'ajoute à cela un autre mépris à leur égard dont on fait également encore trop peu état: l'indifférence gigantesque de notre province à l'égard de l'oeuvre de Monsieur Lamothe (qui n'est pas le seul dans ce cas).

À leur témoignage, j'aimerais ainsi ajouter quelques considérations concernant notre cinéma et l'ingratitude à laquelle il fait face.

À bout de bras

M. Lamothe s'est dévoué corps et âme pendant près d'un demi-siècle afin de donner aux Québécois les outils d'une mémoire collective, s'intéressant comme nul autre aux métiers de nos grands-pères, à nos traditions, au difficile contexte ouvrier d'une certaine époque et redonnant une parole inestimable aux Amérindiens qui éclaire encore aujourd'hui les aléas de leur condition sociale et de leur culture.

Durant des années, M. Lamothe est parvenu à financer ses films à bout de bras, or voici qu'aujourd'hui, au soir de sa vie, la reconnaissance que nous devrions avoir collectivement ne se manifeste simplement pas. En dehors du cercle restreint des cinéphiles et d'une poignée d'universitaires, peu de gens au Québec connaissent même le nom de M. Lamothe. Et cela est le cas de bien d'autres: Lefebvre, Chabot et combien encore.

L'un des seuls noms épargnés par cette ignorance de notre histoire cinématographique est peut-être celui de Jutra, collé comme une peau morte sur la statuette honorifique d'un show de télévision.

Entendons-nous, M. Lamothe s'est vu rendre des hommages dans quelques festivals ou autres manifestations (notamment à la Cinémathèque il y a quelques années, et à l'Université de Chicoutimi en septembre dernier grâce aux efforts de Denis Bellemare et de quelques autres), mais qu'en est-il de la reconnaissance perpétuelle à laquelle il devrait avoir droit, par exemple dans nos écoles primaires et secondaires?

Notre inanité

Demandez-le autour de vous, demandez à vos proches qui ne sont pas «dans le cinéma» s'ils savent qui est Arthur Lamothe. Et quand, une fois sur 20, une personne vous répondra que «cela lui dit quelque chose», demandez-lui alors si elle a vu un seul de ses films.

Ce que je dis là n'a rien à voir avec du mépris; c'est une déception, un constat d'échec et un sentiment de révolte. Je n'en veux pas à ceux qui ne connaissent pas Lamothe et Lefebvre, je nous en veux à «nous», je déplore notre inanité face à notre propre culture. Même s'il faut rester lucide -- jamais probablement ne vivrons-nous dans un monde où tous les enfants auront vu au moins une fois Les Bûcherons de la Manouane --, il reste que les efforts que nous faisons sont très loin d'inspirer le respect. Combien de leurs films sont disponibles en vidéoclub et leur travail est-il seulement considéré et mis en valeur dans nos programmes d'éducation?

M. Lamothe et Mme Gressin se battent aujourd'hui pour que l'oeuvre de ce Québécois (aussi Français et... Gascon) soit sauvegardée et diffusée. Ils se battent pour que les centaines d'heures documentaires qu'ils nous ont offertes soient d'abord simplement préservées de l'épreuve du temps, puis ensuite rendues accessibles au grand public (par exemple à l'aide d'une édition DVD digne de ce nom).

Parfois, il leur arrive de gagner quelques pouces de terrain, à force de volonté et d'engagement, mais leur entreprise semble bien longue et dérisoire par rapport à ce qui devrait être depuis longtemps légitimement accompli. Mais parce que quelques personnes (pas tout le monde, bien sûr) qui s'offrent de belles retraites et se paient des sacs en peau de crocodile en gérant les fonds accordés au cinéma ont décidé que cela n'était pas «rentable», voici que les choses stagnent piteusement.

Pas à eux d'agir

Or, et je me fous de passer pour démagogue, je le dis tout net: c'est une honte. Ces gens doivent leurs jobs au cinéma québécois, et le cinéma québécois doit son existence aux autodidactes et aux défricheurs qui lui ont donné ce qu'il a de valeur.

Lorsque j'entends les rodomontades de certaines personnes du cinéma, qui se goinfrent avec l'opportunisme du rat sur les «millions» des fonds publics qui leur sont accordés, qui gesticulent avec la satisfaction d'une mouche qui se frotte les pattes grâce aux lois qui les favorisent à coups d'enveloppes à la performance (alors qu'ils n'ont jamais pris le centième des risques d'un Lamothe), c'est l'indignation qui me prend à la gorge.

Cela fait longtemps qu'un fonctionnaire intelligent aurait dû être mandaté par le gouvernement ou par une quelconque institution afin d'aller voir M. Lamothe pour lui dire simplement: «Rassurez-vous, Monsieur, on s'occupe de tout. Et merci.» M. Lamothe et Mme Gressin n'ont pas à faire seuls ce travail sur le coin d'une table, ils n'ont pas à assumer de quelconques frais pour la sauvegarde et la diffusion des films alors qu'ils ne vivent déjà pas dans l'opulence.

C'est le cas aussi de tous les autres qui ont fait l'histoire de notre cinéma, de Jean Pierre Lefebvre à Gilles Carle. Cet argent et cette reconnaissance, ils ne les doivent à personne. D'autant plus que l'investissement nécessaire est absolument risible au regard du devoir de mémoire auquel nous devrions être assujettis.

Il y a probablement, au sein de nos décideurs, des gens avisés qui comprendront ce langage. Qu'ils se renseignent et qu'ils se manifestent. Et qu'ils assument, en notre nom à tous et avant qu'il ne soit trop tard, ce qui doit être fait.