Article d'Alain D. Labaye publié dans le journal français La Dépêche du Midi
2006/01/12
Insolite destinée. Extraordinaire parcours. En 1953, Arthur Lamothe quitte la ferme familiale de Saint-Mont où ses parents cultivent la vigne et élèvent des vaches et débarque au Québec. De bûcheron à colporteur, il y pratiquera trente-six métiers, poursuivra des études universitaires à Montréal, tâtera du journalisme et de la critique cinématographique, avant de travailler comme scénariste à l'Office National du Film. Engagé le 5 janvier 1962 à l’ONF, dix jours plus tard, accompagné d’une petite équipe, il part pour le Labrador filmer des bûcherons qui passent l'hiver à couper sapins et épinettes, avant de les jeter dans la rivière Manouane. Un grand film est né, la singularité d’un regard, une conception du documentaire, une éthique et tout ce qui constituera l’œuvre à venir se trouve déjà présent dans ce court métrage. Cadeaux de fin d’année. Liminaire des prochains rendez-vous du Geste Documentaire, Ciné 32 Lafayette présentera, entre autres courts métrages du même réalisateur, ce jeudi 5 janvier, à 18 h30, les « Bûcherons de la Manouane », en présence d’Arthur Lamothe et de son épouse, Nathalie Gressin-Lamothe.
« Désidentitaire », immigré, en quête d’identité dans un pays lui-même en mal d'identité, de ces bûcherons prolétaires, à ces amérindiens aperçus dans ce premier film, Arthur Lamothe, irrémédiablement, développera, au fil des ans, une œuvre de défense de ces laissés pour compte. De ce peuple, ces Innus, ces sauvages comme les appelaient alors les Québécois, le cinéaste fixera sur la pellicule un trésor de renseignements. Pendant 40 ans, sa caméra, son métier, son talent et son humanité reconstruiront le contour d’une terre niée. Il le mettra en images. Il retrouvera les mots perdus. Il donnera la parole à ceux qui disent la vie, les mythes et les songes. Il en fera le récit. Pour une part, il deviendra leur mémoire, mettant en pratique cette moderne idée que l'Histoire des hommes construit l’identité des peuples. Cinéma direct, cinéma ethnographique, cinéma-vérité refusant l’artifice, à l’égal d’un Jean Rouch en d’autres lieux, mais cinéma de lutte parce que de mémoire, cinéma du cœur parce que cinéma de femmes et d’hommes que d’autres hommes crurent, un temps, pouvoir anéantir.
A. D. Labaye