La Pointe-Bleue, Mashteuiatsh
1992/07/24
Le Devoir
Éditorial

AUJOURD'HUI, je commence par Oka. Je sais, je sais, Oka ne se trouve pas au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Mais Oka m'a marquée, nous a marqués. Et on ne vit pas des événements semblables d'aussi loin que chez nous comme on les vit à Montréal ou dans vos salles de presse ou dans vos bars ou dans vos rues.

Je veux d'abord vous dire que sur le chemin de cette histoire déjà inscrite dans les livres, j'ai rencontré la réflexion et l'analyse politiques de Robin Philpot dans Oka: dernier alibi du Canada anglais et traversé le livre reportage de Jacques Lamarche L'Été des Mohawks. Pour enfin rattraper mes souvenirs de la Convention de la Baie-James, je me suis arrêtée à «l'Amérique écartée», premier tome de L'Identité usurpée de Jean Morisset.

Je veux vous dire encore que ce qui m'intéresse vraiment ce n'est pas la question politique derrière Oka dont je comprends par ailleurs l'importance; ce n'est pas non plus les contre-performances ou les performances des Québécois ou des Canadiens avec les Indiens.

Ce qui m'intéresse c'est l'aspect humain de nos relations avec les Indiens. C'est de voir l'impact d'un tel événement dans une région comme la nôtre. C'est de prendre le pouls de ma propre histoire amérindienne. La Pointe-Bleue de mon histoire.

Pendant Oka, je me suis demandée quelle avait été ma première image, ma toute première image d'un Indien et j'ai trouvé assez spontanément dans ma mémoire Chingachgook, le dernier des Mohicans. Mon premier souvenir était donc télévisuel.

Bien sûr, depuis les séries télévisées tirées et adaptées des histoires de Fenimore Cooper, mes images indiennes avaient vieilli et c'était probablement la même chose pour tout le monde ici. Nos images étaient allées à l'école. On se souvient tous des bons Hurons et des méchants Iroquois mais nous n'avions pas appris que les Hurons font partie de la famille linguistique des Iroquoïens comme les Mohawks. Ça n'avait comme pas d'importance. Au Lac-Saint-Jean, on vivait plus près d'eux, plus près du réel.

TOUT récemment je me dirigeais avec Marie, une amie de la Côte-Nord vers la réserve Masteuiatsh au Lac-Saint-Jean. Elle connaît plusieurs réserves indiennes: Mingan, La Romaine, Natashquan. Elles sont aussi habitées par des Montagnais. Moins de deux heures de route à faire. En roulant je lui montre ces terres magnifiques qui ceinturent le Lac-Saint-Jean et je lui dis qu'autrefois on appelait Êa «le grenier de la province».

Marie me dit qu'elle n'avait pas la télévision quand elle était petite, que ses images d'Indiens, elles sont vraies! Elle s'est mise à raconter ses expéditions avec son père en snowmobile pour aller chercher les Montagnais et les amener à l'hôpital du Havre. Elle se rappelle les bébés montagnais qu'elle a bercés. Elle me fait voir à travers ses yeux ces femmes montagnaises avec des nattes très serrées et roulées sur les oreilles qui vendaient des objets artisanaux.

Elle me parle des films westerns qu'on pouvait voir au cinéma du Havre. Elle pense tout haut aux images hollywoodiennes des Indiens. Images de perdants. Elle se rappelle encore que chaque fois qu'une flèche atteignait son but, les Indiens applaudissaient. Elle évoque le souvenir aussi de toutes ces classes qui se vidaient à la période de la chasse.

Elle explique que les réserves, c'est un monde à part; qu'eux et les Indiens c'étaient les vies parallèles; qu'en classe, lorsqu'il y avait du travail d'équipe, c'étaient les Indiens d'un bord, les Blancs de l'autre, toujours les rangées de Blancs, les rangées d'Indiens.

J'écoute et dans ma tête je revois une partie du film d'Arthur Lamothe La Conquête de l'Amérique qui traite entre autres choses des batailles montagnaises autour de la rivière Natashquan. Je pense à celle que l'on mène chez nous contre le projet d'Hydro-Québec de harnachement de la rivière Ashuapmushuan. Dans ce film, on parle de la stratégie gouvernementale qui a marqué la naissance des réserves: sédentarisation, scolarisation, assimilation et contrôle.

Elle ajoute qu'elle a toujours été à la fois proche et loin des Indiens. Elle s'arrête un moment et elle m'exprime qu'elle aussi était dérangée par tout le discours et toutes les images qui ont entouré les événements d'Oka.

Ce n'étaient pas à proprement parler des images d'Indiens mais surtout la trace, l'expression d'une sorte de blessure collective.

Oka, c'était avoir été spectateur de l'agressivité des Warriors, avoir vu nos dirigeants signer une entente avec des hommes masqués, avoir entendu les commentaires des observateurs étrangers, avoir regardé des images de Blancs qui lancent des roches aux Indiens, avoir vu aussi des maisons dévastées. C'était aussi plus récemment, un procès dont l'issue a laissé à certains d'entre nous, l'impression d'une justice à deux poids, deux mesures. C'était ne pas toujours avoir toutes les informations requises pour comprendre.

On se rappelle tout ce que l'on a entendu sur les problèmes sociaux des Indiens, les programmes spéciaux des Indiens, leurs exemptions de taxes et tout le reste. On se souvient encore de l'agacement ressenti envers Green Peace et Hydro-Québec.

Au Saguenay-Lac-Saint-Jean des intervenants régionaux et de nombreux bénévoles se sont associés dans une très belle campagne publicitaire pour la tolérance.

Nous arrivons à la Pointe-Bleue de mon histoire. Mashteuiatsh, mot montagnais qui signifie La Pointe. Avant, en 1853, les Montagnais possédaient 4000 acres sur la rivière Métabetchouan et 16000 acres sur la rivière Péribonka. En 1856, ces terres ont été échangées pour une étendue de 36 milles carrés au bord du lac Saint-Jean: Pointe-Bleue. J'ai pensé qu'en moins de 150 ans, ces hommes et ces femmes étaient passés du nomadisme à la sédentarisation, de la tente à la maison, de la chasse à l'école, du montagnais au français et que moi, Êa m'avait pris plus de trente ans à moins de deux heures de voiture pour aller les rencontrer.

MARIE et moi, on est venues pour les Fêtes amérindiennes. Durant ces fêtes, des Montagnais vont reprendre en canot, la traditionnelle route des fourrures. Différentes manifestations sont prévues dans le but de favoriser les échanges et le rapprochement entre la population et les autochtones. Chez nous, on cherche de plus en plus à susciter et provoquer la rupture de nos silences.

Autour de nous, il y a beaucoup de touristes français, peu de Québécois. On entend des Montagnais qui parlent montagnais, j'en écoute d'autres qui ont perdu leur langue. Sur la place, un Montagnais plus âgé fait «boucaner» du castor et de l'orignal. Marie me regarde et me raconte qu'un jour, après avoir frappé à la porte d'un Montagnais de la réserve Mingan, elle entra et juste là, au centre du salon, une tente énorme occupait toute la pièce. Peut-on parfois se sentir historiquement triste?