Le train du Labrador.
http://www.cam.org/~lever/Films/films.html 2002/02/02
16 mm, n. & b., 28 minutes, 1967, série ´Tous les trains du mondeª (Télévision française)

(Générique incomplet )

Le train du Labrador. Production : Gaumont Télévision international. Réalisation, recherche et commentaire : Arthur Lamothe, assisté de Camil Guay. Images : Hasse Christensen. Son : Dov Zimmer. Musique originale de Jean Bernard. Montage : Alain Godon. 1967.

Tournage : Mai 1967, à Shefferville, Sept-Iles et sur la ligne de chemin de fer reliant ces deux villes
Copie : Cinémathèque municipale de Montréal

Ce qu'on en a dit :

Arthur Lamothe : Pour Bûcherons de la Manouane, j'ai rencontré des difficultés de censure à l'Office national du film. J'ai eu beaucoup plus de liberté avec la compagnie Gaumont pour laquelle j'ai fait un film que l'on dit commercial et qui s'appelle Le train du Labrador. Personnellement, je préfère ce film aux Bûcherons parce que c'est plus pur. Bien sûr, c'est moins artistique, moins fignolé dans un certain sens, mais c'est volontaire. Le film a d'ailleurs été tourné avec un petit budget et rapidement. On me l'a commandé en mai et je l'ai livré à Paris en juillet. (1, p. 22)

Analyse

Résumé : Entre Sept-Iles et Shefferville, il n'y a pas de route, mais sur 600 kilomètres, un train y apporte travailleurs et marchandises. Constitué de 100 wagons tirés par 4 locomotives, il revient chargé de minerai de fer que des bateaux transportent ensuite aux Etats-Unis. Les Indiens Montagnais l'empruntent aussi pour voyager entre la mer et leur réserve près de la ville minière. Ce sont d'ailleurs eux que nous voyons d'abord, suivis de quelques images de la mine et de la ville de Shefferville. Une courte séquence présente ensuite les conditions de vie des travailleurs d'entretien de la voie qui vivent dans des wagons. Puis un ´interludeª fait entendre le reel du chemin de fer joué par deux violoneuses et dansé en petite tenue par une ´professionnelleª à l'Hôtel Sept-Iles. La dernière partie est consacrée à Bernard Volant, un Indien qui reprend la vie traditonnelle dans la forêt à 130 kilomètres de là et qui s'installe non loin de la voie ferrée.

Sujets et thèmes : Amérindiens, Labrador, Sept-Iles, port, Shefferville, folklore, mines de fer, Côte-Nord, réserve, lacs, traditions, alcool.

Traitement : Proche des gens, bien insérée au milieu des conversations, mobile, participante à l'action, la caméra filme ce documentaire selon la tradition du direct. Seuls des sons ambiants (conversations, chansons d'un Indien ou ses airs d'harmonica, reel des violoneuses, bruits du train) et la voix d'un narrateur fournissant quelques informations essentielles meublent la bande sonore. Le choix des locations fait penser aux Bûcherons de la Manouane , mais on n'en retrouve pas les longs travellings descriptifs. Par pudeur, sans doute, la caméra n'entre pas dans les maisons sur la réserve, frustrant un peu la curiosité du spectateur.

Contenu : Lamothe exécute ici une commande (mais c'est sans doute lui qui a proposé le projet) sur le train du Labrador. Il y a bien peu à dire sur ce train qui relie directement la mine au quai d'embarquement du minerai et qui ne transporte de voyageurs que ses propres chargés d'entretien et quelques Indiens. Avec plan final qui dure le temps de passage de tout un convoi, quelques minutes suffisent pour tout savoir sur le sujet. Quoi raconter alors? Pour un public québécois avant tout, une sociologie filmique des points de départ et d'arrivée, les villes de Shefferville et de Sept-Iles, ou bien les conditions de travail et l'univers culturel des ouvriers d'entretien auraient sans doute été choisis. Mais le film étant réalisé en premier lieu pour un public français, Lamothe a privilégié un objet plus exotique, les Indiens, même s'ils n'ont qu'un lien très ténu avec le train, à moins d'en faire la métonymie de toute l'exploitation minière responsable (?) d'une partie de leurs déboires. Ils sont devenus le principal sujet du film. Déjà, dans presque tous ses films, quel qu'en soit le sujet (et pour certains comme La neige a fondu sur la Manicouagan, il fallait exécuter une belle pirouette), Lamothe présente directement des Indiens ou évoque leurs problèmes. Il se veut le chantre de leurs valeurs et le porte-parole (au sens strict) de leur dépossession et de tous leurs problèmes. Il se contente de les écouter et de transmettre le plus fidèlement possible ce qu'il a entendu, sans jouer à l'animateur social avec eux. Il admire leur culture et leur obstination à en conserver l'essentiel, partage leurs revendications pour une amélioration de leurs conditions de vie. Il veut amener les spectateurs, sinon à les aimer, du moins à les comprendre. Ici, il sympathise avec ceux qui disent que ´les métiers de la mine leur sont fermés à cause de la langue des Blancsª et il donne beaucoup d'importance à un Indien dans la trentaine qui part avec mère, femme et enfants reprendre ´la vie traditionnelleª.
Les Indiens trouvent sûrement chaleureux ce portrait que Lamothe trace d'eux. Probablement qu'ils s'y reconnaissent. Je ne peux toutefois m'empêcher de ressentir un petit agacement devant l'absence de sens critique, le regard ´tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil chez les Indiensª et la naïveté (réelle ou feinte) de Lamothe devant des notions comme celle de ´vie traditionnelleª. Pour le spectateur un peu critique, ce mythe du ´bon sauvageª tient mal le coup devant l'image des coupe-vent en nylon de Taiwan, du canot en fibre de verre, de la tente de grosse toile, du fusil, enfin, devant celle du camion et du train pour transporter tout cela au lieu de camping... Il ne m'apparaît pas évident que ce soit le meilleur service à rendre aux Indiens, car chez Lamothe la représentation se limitent au constat et, en aucune façon, elle ne les incite pas à reprendre en main leur destin collectif.
Par son esthétique du direct, Le train du Labrador se situe bien dans les années 60. Son contenu reflète (un peu malgré Lamothe) le dynamisme économique de la décennie : ampleur de l'exploitation du fer, modernisme des équipements, exploit de la construction de cette voie ferrée (non évoqué dans le commentaire mais que l'image laisse percevoir), installations de Sept-Iles, etc. Son ouverture chaleureuse aux problèmes des Indiens peut aussi contribuer, avec les films de Dansereau, Perron, etc., à transformer l'attitude générale envers ce groupe minoritaire. C'est un film reflet de quelques aspects de la Révolution tranquille, mais un film qui se refuse à en donner une image positive.

Bibliographie

1. BONNEVILLE, Léo, (entretien), Séquences, 53, avril 1968, p. 19-24.
2. GAY, Richard, ´Sans micro ni caméraª, Maintenant, 91, décembre 1969, p. 316-319.
3. PATRY, Yvan, Arthur Lamothe, Cinéastes du Québec, 6, 1971, p. 5.