Le dernier «Maikan»
1995/08/21
Le Devoir, Les Actualités,
Tremblay, Odile

Fiction pour le cinéaste, le prochain film d'Arthur Lamothe représente pour les Innus la clé possible d'un mystère non résolu

Maliotenam - Il a fait tellement chaud cet été à Sept-Îles, une chaleur record en 43 ans, que les maringouins, mouches noires et autres frappes à bord n'ont jamais pu éclore dans ces terres arides et brillent par leurs absence. Même les saumons de la rivière Moisie sont passés en vitesse le mois dernier, s'arrêtant à peine dans les fosses locales, filant plein nord vers des eaux plus fraîches. Quant à l'équipe de tournage du film d'Arthur Lamothe Le Silence des fusils, elle sue à Maliotenam au milieu des conifères et des épilobes. Pour un peu, on se croirait aux Caraïbes.

Ici les gens surnomment Arthur Lamothe «Maikan», le grand loup du cinéma. Il a tellement tourné sur toute la côte depuis vingt ans, tellement réalisé de documentaires sur la vie des Montagnais, tellement fréquenté les gens de la réserve que ceux-ci le considèrent comme un Innu et le vénèrent comme un sage.

Il faut dire que le cinéaste respecte vraiment les autochtones, les consulte à chaque étape du film, modifie même le scénario en fonction de leurs interventions. C'est Raoûl Vollant, le conseiller innu, qui a repéré la plupart des sites du tournage. Avant de monter le plateau principal - ce campement sur le bord de la rivière, Fernand Durand le directeur artistique a fait venir une femme âgée et un shaman; histoire que tout soit bien conforme aux usages passés, que le sapinage sur le sol des tentes

soit bien placé, que les tentes soient orientées dans la direction requise. Les Montagnais ont cousu les toiles, construit les canots, fabriqué le petit poêle dans la grande tente. Une partie des dialogues du Silence des fusils se fera dans leur langue. Ils disent que c'est leur film.

Des Innus de tous âges; des enfants, des grands-mères, des adolescents grouillent d'ailleurs partout. On les voit s'agiter, palabrer ou plonger dans la Moisie pour échapper à la canicule. Quand on affiche un taux de chômage de 75 %, comme à Maliotenam, le tournage d'un film c'est une petite PME sur laquelle tout le monde se rue. Les Montagnais sont machinistes, acteurs, figurants... ou simples curieux. Mais ils sont présents. D'autant plus présents que le film raconte une histoire qu'ils se rappellent très bien et dont on cause encore le soir sur la réserve.

En principe, Le Silence des fusils, en tournage depuis le premier juillet, est une fiction, une sorte de polar. Sauf qu'en sous lecture, il constitue aussi la mémoire d'un drame survenu ici même sur les rives de la Moisie en 1977. Au lendemain de la guerre du saumon, deux Montagnais furent retrouvés morts. «Noyés», affirma le rapport de police. «Assassinés par les garde-chasses, grondèrent les Innus. Vous avez déjà vu des noyés avec des trous de balle et sans eau dans les poumons?»

Arthur Lamothe à l'époque avait participé aux recherches des disparus. Il s'en est souvenu à l'heure de se raconter à Michel Leviant (le scénariste de La Fille de d'Artagnan), lequel a tiré des souvenirs du cinéaste le scénario du film, a greffé une histoire d'amour entre un biologiste français (Jacques Perrin) et une belle Montagnaise (Michèle Audet, une fille de Maliotenam qui fait ici ses débuts à l'écran).

Le Silence des fusils flottera entre documentaire et fiction. Avec Arthur Lamothe, on n'est jamais trop loin du «direct», sa spécialité. À côté d'acteurs chevronnés comme Jacques Perrin et Gabriel Gascon (qui incarne un curé dépenaillé), les Innus jouent leur propre rôle à peu de chose près. Il s'agit d'une coproduction France-Québec, orchestrée par Rock Demers et ses Productions La Fête. Mais Arthur Lamothe affirme que le sujet du film est avant tout le rapport des Indiens avec la rivière, qu'il révèle aussi son propre trajet d'un blanc conscientisé. Le cinéaste a voulu montrer à l'écran des autochtones intelligents, au-delà des préjugés, des clichés. Mais Lamothe ne se fait pas d'illusions sur l'accueil que le Québec réservera à son film, en ces temps où les tensions entres Blancs et Rouges sont exacerbées... Les différends, les malentendus ont la vie dure.

Mais voici que dans un campement abandonné, Jacques Perrin et Michèle Audet, la jeune Montagnaise jouent la grande scène des adieux: «Un jour j'aurai d'autres enfants. Et je veux qu'ils soient indiens», confesse-t-elle à son amoureux blanc en s'arrachant à ses bras.

Un groupe de Montagnaises, en retrait, suit avec grande attention la scène filmée. Une d'entre elles, Louise Vollant, vient me parler spontanément de son frère Achille, un des deux noyés de la Moisie en 1977. «C'est très dur d'avoir à remuer tant d'événements», me dit la dame, les larmes aux yeux. Quand «l'accident» est arrivé, elle avait 22 ans, a fait des battues pendant neuf jours pour retrouver son frère, est restée après la découverte du cadavre avec au coeur l'amertume d'un mystère non résolu et d'une injustice à son peuple. Tous les jours, elle assiste au tournage, attend du film qu'il apporte des clés, voire des coupables: «Peut-être un témoin se lèvera-t-il pour dire la vérité. J'espère que justice sera faite,» clame-t-elle. Dans le film, son propre fils incarne Achille (rebaptisé Ulysse). Ça la trouble, Louise Vollant, ces rapports occultes entre fiction et réel. Elle appelle les communautés amérindiennes à se lever, à défendre leurs droits. Le Silence des fusils est lourd d'attentes. En mars ou avril prochains, quand le film sortira au cinéma, il y aura plusieurs Innus dans la salle.

L'acteur français Jacques Perrin est également producteur. Il a tourné partout dans le monde, s'apprête à faire un film en Himalaya. Pour lui, jouer avec des non-professionnels constitue une façon de toucher le réel. Il guide à peine sa partenaire montagnaise dans leurs dialogues, se laisse habiter par le climat de Maliotenam. Arthur Lamothe a préféré Jacques Perrin à Richard Bohringer pour le rôle du biologiste gagné à la cause autochtone, lequel Bohringer, craignait-il, «se serait sans doute enfui dans le bois avec les Indiens». «Ne parlons pas d'Indiens, parlons des êtres», propose Jacques Perrin de son côté. À ses yeux, le folklore, la couleur locale sont presque accessoires, et un bon film parle avant tout de l'humain. L'acteur lève son chapeau à Arthur Lamothe: «Depuis trente ans que le cinéaste fait le même film... il a eu le temps d'enlever l'apparence des choses...»