Le cinéaste rouge
1996/08/27
Le Devoir
Tremblay, Odile

Arthur Lamothe, ou l'art de «fictionniser» le réel pour mieux le transformer

Ce soir à 19h, le FFM consacre un hommage au cinéaste Arthur Lamothe. On projettera en primeur à l'Impérial sa docufiction Le Silence des fusils, et le groupe Kashtin se promet d'ajouter l'ambiance à la fête.

Il a de la suite dans les idées, Arthur Lamothe. Les Amérindiens sont ses amis, leurs causes, les siennes. Il était à leurs côtés bien avant l'été rouge des barricades qui les a stigmatisés aux yeux des Québécois, pour le meilleur (ils y ont gagné une tribune), mais surtout pour le pire. Avant 1990, Arthur Lamothe précise que ses films sur les Amérindiens recevaient ici bon accueil. Depuis «la crise», les canaux de télévision ne les programment plus. L'indiannité est devenue dans l'opinion publique cagoularde, le drapeau guerrier a remplacé la plume et le mythe du bon sauvage en a pris pour son rhume. C'est pourquoi le cinéaste d'origine gasconne fêté à Maliotenam, se sent regardé d'un air suspect aux portes des institutions où il frappe, à l'heure de remettre ses amis rouges en scène. «À l'ONF, on me disait, Lamothe se prend pour un Indien.» Il se sent souvent paria, mal reçu, mal compris avec ses propos pro-rouges.

Les Amérindiens, Arthur Lamothe connaît. Il a réalisé 26 films avec eux et sur eux, le premier étant Le Train du Labrador en 1967, puis bien d'autres dont une série de 13 documentaires Chronique des Indiens du Nord-est du Québec, aussi La Conquête de l'Amérique et L'Écho des songes. Chez les Montagnais, on l'appelle Maïkan, le grand loup du cinéma. Il n'a jamais vraiment appris la langue, se débrouille avec 300 mots de montagnais, mais est devenu tranquillement des leurs, reçoit les Amérindiens quand ils passent par Montréal, fasciné par leurs mythes, leurs coutumes, leurs détresses.

Le Silence des fusils (à l'affiche dès le 30 août) qui prend sa source dans un drame vécu sur la réserve de Maliotenam fut une longue aventure jonglant avec l'histoire récente et l'invention pure. Précisons que le scénario s'inspire de la mort suspecte en 1977 de deux Montagnais sur la rivière Moisie en pleine guerre du saumon. «Noyés», précisait l'enquête expéditive. «Mais sans eau dans les poumons et avec des trous de balles», notaient les témoins révoltés. Lamothe se souvient de ce garde-chasse impliqué dans l'affaire qui s'amusait à dire: «Ce soir, je vais à la chasse au kawish [indien]» et qui portait toujours un revolver sur lui. Amers souvenirs...

À l'époque Arthur Lamothe avait filmé les funérailles d'Achille Vollant, une des deux victimes de la Moisie, pour son documentaire La Conquête de l'Amérique, qui resta treize ans sur les tablettes de l'ONF. Dès 1977, il avait eu envie de développer le thème en docufiction, «parce que pour passer l'émotion que cette affaire a soulevée, il fallait la "fictionniser"». Mais tout ne fut pas si simple. Il ne trouvait ni producteur, ni source de financement, abandonna quelque temps le projet, le rattrapa au vol. Finalement les Productions La Fête ont relevé le défi. Le Silence des Fusils est une coproduction avec la France et l'acteur Jacques Perrin y incarne un biologiste pris dans la tourmente de ces morts suspectes et dans la non moins tourmente d'une amourette (fictive) avec une jeune Montagnaise (incarnée par Michèle Audette qui fait ses premiers pas à l'écran). Mais le film fut tourné en Super-16 plutôt qu'en 35 mm, les problèmes de gonflage de pellicule ont donné des maux de tête à tout le monde. Il fallut aussi l'adapter au format télévision, réduire sa durée. Bref la ronde des concessions.

Arthur Lamothe est fier d'une chose: le tournage du Silence des fusils a relancé au printemps dernier l'enquête policière sur les morts douteuses après que l'émission Enjeux eut consacré un reportage à cette affaire. Les conclusions de l'enquête devraient être rendues au cours des prochains jours. Film et réalité se chevauchant même dans le moment précis de leur aboutissement. Du côté amérindien, Le Silence des fusils est attendu comme un porte-parole (le conseil de bande de Sept-Îles a investi 70 000 $ dans la distribution du film). La reprise de l'enquête policière rend tout le monde nerveux. «À Maliotenam, les Indiens jouaient dans une histoire à laquelle ils avaient participé, explique Lamothe. Parents et proches des victimes ne quittaient pas le plateau. Ils veulent que la vérité soit faite et qu'elle sorte au grand jour. Si le film rejoint une audience internationale, il leur redonnera une dignité bafouée tout au long de cette affaire.»

Lamothe espère de son côté que le film aidera le public blanc à aller au-delà des préjugés et des clichés qu'il véhicule sur les questions autochtones. Mais le cinéaste-qui-aime-les-Indiens sait bien qu'il y aura des résistances. Disons qu'il compte davantage sur le marché européen, si friand d'exotisme rouge, que sur le nôtre pour apprécier les enjeux de son film.