Arthur Lamothe entre fiction et documentaire
1996/08/28
Le Devoir
Le festival des films du monde
Tremblay, Odile

Le Silence des fusils

Arthur Lamothe, avec Jacques Perrin, Michèle Audette, Gabriel Gascon. Aujourd'hui au Loews 2, 11h20

Le Silence des fusils d'Arthur Lamothe nage entre fiction et documentaire. Son propos et son intérêt principal se situent au niveau politique, politique rouge s'entend, puisqu'il évoque les deux morts dramatiques de Montagnais retrouvés dans la rivière Moisie en 1977 en pleine guerre du saumon, «noyés», concluait l'enquête expéditive, «assassinés par les garde-chasse», se persuadaient les proches. Le tournage aura permis la réouverture de l'enquête policière et il ne faut pas sous-estimer la portée humaine et politique de ce Silence des fusils

Sur une trame véridique s'est greffée l'idylle entre un biologiste français (Jacques Perrin) - pris dans la tourmente du drame policier - et une jeune et belle Montagnaise, incarnée par une débutante, Michèle Audette.

L'histoire se tient debout, encore que documentaire et fiction ne s'emboîtent pas toujours avec bonheur et que la facture évoque plutôt le téléfilm. Il y a comme deux films dans le film et il manque de plans pour mieux camper le milieu montagnais, donner de l'atmosphère, faire sentir le rapport puissant que les Amérindiens entretiennent avec la rivière. Le Silence des fusils met en scène des comédiens professionnels aux côtés de non-professionnels, avec les écueils d'usage, c'est-à-dire une distribution à deux vitesses. Jacques Perrin et un comédien comme Gabriel Gascon (qui incarne le curé de la réserve) paraissent crédibles et bien en selle dans leurs rôles. La jeune Michèle Audette manque de métier mais manifeste une vraie présence qui laisse présager pour elle une prometteuse carrière d'actrice, d'autant plus que les physiques typés d'Amérindiennes sont en demande. Mais les comédiens secondaires sont en général très faibles, tant du côté des Montagnais que de celui du fils de Jacques Perrin, Mathieu, au jeu désespérément amateur qu'une postsynchronisation (il a été doublé en québécois) n'aide pas à s'imposer. Arthur Lamothe est avant tout un documentariste et n'a guère convaincu par ses fictions jusqu'ici, notamment Équinoxe, mais Le Silence des fusils, malgré une mise en scène vieillote, très conventionnelle et peu arrimée au cinéma d'aujourd'hui, paraît plus percutant qu'Équinoxe, mieux ramassé.

Son plus gros handicap réside dans l'image, ou plutôt dans le gonflage de la pellicule. Le film a été tourné avec une caméra super 16 et gonflé en 35 mm, et l'image qui a gagné du flou au transfert n'apparaît jamais nette. Mais la musique du groupe Kashtin, quoique parfois assourdissante, met de l'ambiance, et le «message» de ce film pro-rouge passe.

Le Silence des fusils sera sans doute desservi par son point de vue, à l'heure où les revendications amérindiennes sont si mal perçues du côté québécois, et plusieurs lui reprocheront de voir les événements à travers une lorgnette délibérément pro-autochtone. Mais un point de vue est un point de vue. Celui-ci en vaut bien d'autres et le fait que l'enquête sur cette double mort ait repris à la faveur du tournage démontre que cette affaire avait été fort étouffée à l'époque et qu'elle mérite qu'on s'y attarde. Toutefois, le climat étant ce qu'il est ici, il y a fort à parier que les Européens regarderont Le Silence des fusils d'un oeil plus sympathique que le nôtre. Quant aux Amérindiens, ils y puiseront de leur côté une fierté et sans doute du courage. Il faut voir ce film avant tout comme une dénonciation, une fenêtre sur un regard autochtone - Lamothe est des leurs - plutôt que comme l'événement cinématographique qu'il n'est pas.